Petit traité de vélosophie : A vélo ou EN vélo ?

Un jour, Philippe, notre vendeur de vélos couchés et néanmoins fort sympathique personnage, m’a fait remarquer que j’avais écrit « Voyage EN vélo » alors qu’usuellement on utilise plutôt « Voyage A vélo ». Eh bien ce n’est pas si évident ni anodin que ça,  en fait.

Voici pourquoi.
Tout d’abord, il n’y a que pour quelques moyens de transport que l’on voyage A : A pieds, à cheval, à ski et donc à vélo (plus sans doute d’autres qui ne me viennent pas à l’esprit pour le moment,  mais ça n’a aucune importance). Pour le reste, on voyage EN : En voiture, en avion, en bateau, en train, etc.

Ceci suggère que l’on est transporté dans un véhicule,  qu’on est ENtré dedans, alors qu’on n’entre évidemment pas dans un cheval, ni des skis et encore moins dans ses propres pieds (en supposant qu’ils soient propres, mais cela ne change rien à l’affaire, sauf pour l’entourage qui peut en subir les effluves). Mais aussi, et surtout, lorsque l’on voyage EN on se fait transporter, on peut être passager, alors que le voyage A implique que l’on soit le seul acteur du déplacement.Après ces quelques semaines de voyage, je suis pourtant de plus en plus convaincu que c’est EN vélo que je parcours les routes. Je suis tour à tour pilote et passager, aussi curieux que cela puisse paraître.

Ceci est probablement vrai pour tout type de bicyclette, mais le fait d’être en vélo couché accentue le phénomène, car le cycliste fait corps avec sa monture : le dos plaqué au dossier, confortablement installé, il n’est pas seulement en contact par deux poignées et un petit bout de selle comme sur un vélo classique ; de fait, il utilise la position de son corps pour définir sa trajectoire, en s’inclinant plus ou moins, mais ressent aussi les imperfections du terrain (et ce ne sont pas les imperfections qui manquent sur les routes roumaines,  notamment). C’est ainsi que cet insolite équipage composé d’un vélo couché lesté d’un amas de sacoches et enfourché par un cycliste hirsute et transpirant en arrive à devenir un ensemble homogène ayant sa propre vie, laquelle n’est pas la somme des deux vies (d’ailleurs, la notion de vie pour un vélo peut surprendre, mais on parle bien de durée de vie ce qui prouve qu’il y a une vie aussi pour ces engins là).

Les lecteurs qui sont arrivés jusqu’ici sans sombrer dans une profonde torpeur sont particulièrement méritants (ou insomniaques), rendons leur hommage

Pour comprendre cette curiosité, il faut avoir à l’esprit que le fait de voyer à vélo ne sollicite guère l’intellect, il suffit de pédaler et de tenir le guidon ; hormis en ville où tous les sens sont sollicités pour assurer la survie du cycliste, le reste du temps c’est peinard. A tel point que ça se met rapidement en mode « pilotage automatique », les jambes gigotent toutes seules, une main assure la trajectoire, l’esprit est déconnecté et peut se mettre à vagabonder. Il ne s’en prive pas, d’ailleurs, puisque le corps fonctionne comme une horloge et que la mécanique cliquette gentiment, il n’y a qu’à les laisser faire. Le cycliste devient littéralement passager, il est EN vélo.

Durant plusieurs heures chaque jour, un espace de réflexions et de cogitations diverses et variées permet d’aborder des sujets aussi essentiels que le nombre de poteaux téléphoniques avant le sommet de la côté, le sens de la vie, la famille, le pourquoi du succès d’Hélène Segarra en Roumanie, la vie en couple, les projets (en réalité, surtout LE projet, ce tour du monde qui fait de plus en plus envie), le passé, les petits enfants qui sont loin et manquent tant, et toute cette sorte de choses. Jusqu’alors, on ne disposait pas de tout ce temps pour réfléchir, maintenant on n’a plus que ça à faire, ça change beaucoup la façon de penser.Et puis, allongé sur ce divan sur roues, on est un peu comme dans le cabinet d’un psy ambulant (c’est le cabinet qui est ambulant, pas le psy, quoique…). On peut aborder tous les sujets avec lui, il ne regarde pas sa montre, pratique des tarifs raisonnables et n’est pas regardant sur les horaires de consultations. Parfois même il y a des interruptions de séance, il ne s’en formalise pas. « Pardon docteur, il y a une chouette descente, là, il faut que j’y aille ». « Ah voilà, c’était drôlement bien, j’ai atteint les 58 km/h. Où en étions nous ? Ah oui, donc lorsque j’avais dix ans… ».

Un autre type de cogitations spontanées est le « Et si… « , dont il ne faut pas abuser mais qui permet de recadrer un peu les choses. « Et si  » j’avais réagi autrement, « Et si  » j’avais fait un autre choix, « Et si  » ça n’avait pas mal tourné, etc. En fait, ça ne fait pas avancer le schmilblick, puisque jusqu’à preuve du contraire on ne peut modifier le passé, mais ça peut aider à ne pas refaire les mêmes erreurs; quoiqu’on est bien capables de retomber dans nos vieux travers, bis repetita et tout ça. Quant à vouloir faire revivre le passé,  c’est le meilleur moyen de se préparer de sacrées déconvenues.

Et c’est comme ça que, occupé a voyager EN vélo, on en oublie de regarder les panneaux, on se trompe de route et on doit sortir la carte. Et là il faut faire demi tour pour retourner sur la bonne voie. A vélo PaperArtist_2013-08-08_15-19-47

7 Commentaires judicieux

  1. Salut Irène et Joël,

    Quelle surprise et quel plaisir aussi de pénétrer ainsi dans votre état d’esprit.
    Je n’aurais pas imaginé que voyager EN vélo puisse conduire à tant d’intéressantes réflexions, moi qui n’ai que roulé A vélo, avec le seul soucis de prendre garde aux voitures.

    Je ne m’étais pas encore connecté à votre blog mais, sûr, j’y reviendrai.

    Bon courage, bonne route et bonne philosophie. Humez l’air doux des verts pâturages mais soyez prudents.

    Amicalement
    Alain Henriot

  2. Quelle philosophie autour de EN tu du A. Moi je dirai à vélo mais comme le dit si bien Joël vous faites corps avec Lui cela peut-être En vélo.
    Qu’importe l’essentiel est que vous êtes couchés En lui et que vous avancez sans trop de fatigues quoique les secousses pour le dos ne doivent pas faire de bien.
    Bonne route pour la suite sans vous casser les méninges..
    Bisous et bonne journée.
    Paulette

  3. Salut à vous,
    Je peine à croire que pendant un tel voyage vous ayez le temps de philosopher sur un tel sujet. La sémantique est intéressante, mais devant une forte côte qu’en reste t-il ?
    Ceci dit j’ai beaucoup aimé cette réflexion, et je confirme que la pratique du vélo, et de la marche est excellent pour la méditation. Mais n’en faite pas trop, sur la photo Joël parait accablé….
    En toute amitié.
    Bon vent…(arrière)
    Michel

    • Ne pas confondre méditation et accablement… quoique parfois l’un puisse mener à l’autre.
      Quant aux côtes, c’est justement là que l’esprit peut prendre le pas sur le corps, penser à n’importe quoi d’autre que ce que l’on est en train de faire aide énormément.

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